De la colère populaire à l’organisation du prolétariat Ma réponse à l’analyse de Bruno Guige sur les évènements en cours

, par  Jean-Paul Legrand , popularité : 25%

Voici ma réponse au texte de B. GUIGUE qui se trouve également dans ce mail ci-dessous.

MA RÉPONSE À BRUNO GUIGUE : DE LA COLÈRE POPULAIRE À L’ORGANISATION DU PROLÉTARIAT

Je comprends l’analyse de Bruno GUIGUE, sur le mépris de classe du pouvoir, sa brutalité et les mécanismes par lesquels la peur du désordre peut être utilisée pour favoriser une aspiration au parti de l’ordre, aujourd’hui incarné par le Rassemblement national. Mais je crois qu’il faut aller plus loin et poser une question stratégique essentielle : pourquoi le mouvement populaire reste-t-il aussi vulnérable à ces manœuvres politiques ?

Le problème de la gauche de rupture, c’est qu’elle demeure trop souvent prisonnière du populisme, de l’électoralisme et d’une conception de la politique qui privilégie les échéances électorales, les accords entre appareils et les mobilisations ponctuelles, au détriment de la construction d’une force organisée et durable dans le monde du travail.

La colère populaire est légitime, mais elle ne suffit pas. Une succession de mobilisations, même massives, ne peut modifier durablement les rapports de force si elle ne s’accompagne pas d’un travail patient d’organisation, de formation politique et de construction d’une conscience de classe.

PAS DE TRANSFORMATION RÉVOLUTIONNAIRE SANS THÉORIE ET SANS ORGANISATION.

La question centrale est celle de l’organisation du prolétariat, non seulement comme force revendicative, mais comme acteur conscient d’un projet de transformation socialiste de la société. Cela suppose de reconstruire des cellules communistes dans les entreprises, les services publics et les bassins d’emploi, de développer les échanges entre travailleurs d’un même secteur et de former des militants capables de relier les luttes immédiates à la transformation des rapports de production.

Il faut aussi porter un projet de développement des forces productives fondé sur la réponse aux besoins sociaux : réindustrialisation, maîtrise publique des secteurs stratégiques, développement des services publics, formation, recherche et conquête de nouveaux pouvoirs pour les travailleurs dans les entreprises. Sans perspective économique et sociale crédible, la dénonciation du capitalisme risque de rester une protestation sans débouché stratégique.

Le PCF a posé cette question de l’ancrage dans le monde du travail et de la reconstruction d’une conscience de classe. C’est un enjeu essentiel. Mais encore faut-il que cette orientation se traduise concrètement dans l’activité quotidienne des sections, des fédérations et des directions du Parti. Les habitudes électoralistes ne disparaissent pas par une simple déclaration d’intention : elles doivent être combattues par une autre pratique militante, donnant la priorité à l’organisation des travailleurs et à l’élaboration collective d’une stratégie de conquête des pouvoirs.

Le populisme de gauche entretient l’illusion qu’il suffirait d’opposer le peuple aux élites, de dénoncer les injustices et de rassembler les mécontentements pour ouvrir une perspective de transformation. Or, sans organisation autonome du monde du travail, sans théorie permettant de comprendre les mécanismes de l’exploitation et sans projet socialiste, cette colère peut être récupérée, détournée ou contenue dans les limites du système.

LE PIÈGE DU PARTI DE L’ORDRE NE SE DÉJOUE PAS PAR LA SEULE DÉNONCIATION DU POUVOIR.

Il se déjoue en donnant aux travailleurs les moyens de comprendre les causes de leurs difficultés, de s’organiser collectivement et de devenir une force politique capable de transformer la société. Cela exige aussi de ne pas confondre les causes sociales de la délinquance avec les actes délictueux eux-mêmes, ni de laisser le pouvoir et les médias réduire les revendications populaires aux scènes de violence. Mais il faut également éviter d’attribuer systématiquement ces violences à une stratégie délibérée de provocation sans disposer de preuves établies.

Bruno, ton analyse met en lumière les responsabilités politiques du pouvoir et le risque d’une instrumentalisation de la peur. Mais elle me semble laisser insuffisamment posée la question des faiblesses propres à la gauche de rupture : son implantation souvent insuffisante dans les lieux de production, sa dépendance aux échéances électorales et les limites d’une stratégie qui privilégie le rassemblement des colères sans construire suffisamment l’organisation de classe.

LA QUESTION N’EST DONC PAS SEULEMENT DE DÉNONCER LE SYSTÈME, MAIS DE CONSTRUIRE LA FORCE SOCIALE CAPABLE DE LE DÉPASSER.

C’est toute la différence entre une politique de contestation et une stratégie de transformation révolutionnaire. Pas de révolution sans théorie marxiste, sans organisation communiste dans le monde du travail et sans projet socialiste donnant aux luttes une perspective concrète. C’est à cette tâche que nous devons consacrer l’essentiel de nos efforts militants.

LE TEXTE DE BRUNO GUIGUE : ATTENTION A LA GRANDE FROUSSE

Au lendemain de l’énorme démonstration du 17 octobre, l’opinion est tellement manipulée par les médias de droite qu’il va falloir ferrailler dur pour rétablir la vérité.

Et pourtant c’est l’évidence même : quand des scènes de destruction et de pillage viennent polluer une immense protestation populaire, qui est responsable ?

Le délitement de la société, le discrédit des institutions, le dédain pour « les gens qui ne sont rien », cette montée de la haine qui s’est répandue comme un poison, tout cela ne vient pas de nulle part.

C’est le résultat de dix ans de macronisme, d’un pouvoir larbinisé par la finance, cynique et brutal, qui répond aux demandes populaires par la violence et le mépris.

C’est pourquoi le chaos dans la rue n’est pas seulement l’oeuvre des imbéciles, des provocateurs et des flics infiltrés.

Il est la traduction du chaos organisé par les corrompus qui ont ruiné la France et l’ont vendue à l’encan pour gaver les milliardaires et financer une guerre stupide.

Responsable des causes profondes du désordre actuel, le pouvoir l’est aussi de ses causes immédiates.

Dans une République normalement constituée, les forces de l’ordre doivent maintenir l’ordre, c’est-à-dire garantir le bon déroulement des manifestations.

Lamentable ! Après avoir roulé les mécaniques pendant une semaine devant des adolescents, les Robocops de Nunez ont failli à ce qui devrait être leur mission.

On se demandera pourquoi. Pourquoi cet échec, pourquoi une telle débandade ?

Là, il y a trois explications possibles et non contradictoires : la nullité du commandement opérationnel, l’incapacité des troupes à faire leur travail, la perversité des ordres venus d’en haut.

Nullité du commandement opérationnel, quand les unités sont utilisées à tort et à travers, agressent inutilement les manifestants et laissent faire les pillards.

Incapacité des troupes à faire leur travail, quand elles lâchent prise face à des émeutiers aguerris qui ne fuient pas l’affrontement.

Mais perversité des ordres venus d’en faut, surtout, quand on laisse visiblement s’instaurer le chaos pour discréditer le mouvement social.

Que les acteurs de ce mouvement en tiennent compte : tout, absolument tout, sera fait pour saboter, salir et diffamer la protestation légitime du peuple français.

Sans relâche, le matraquage médiatique accompagnera le matraquage physique, et les gaz toxiques de la propagande chercheront à étouffer les revendications.

Pour la bourgeoisie, tous les coups sont permis.

En effrayant un électorat abreuvé de scènes apocalyptiques, la classe dominante espère un sursaut réactionnaire, elle compte sur la grande frousse qui fait voter à droite.

C’est pourquoi elle prépare méthodiquement la victoire du parti de l’ordre, et cette fois-ci, n’en doutez pas un instant, ce sera le Rassemblement national, dont le président vient de demander l’intervention de l’armée.

Rappelez-vous les élections de juin 1968 : ce fut un raz-de-marée conservateur. Demain, les émules de Le Pen remplaceront les gaullistes.

Inutile de dire que, dans sa réflexion stratégique, la gauche de rupture a sérieusement intérêt à méditer ce précédent.

En politique, avoir raison ne suffit pas. On peut exprimer des idées fécondes, incarner un projet d’avenir, et se faire battre à plate couture.

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