Introduction : Un silence français et une vérité étouffée
Depuis au moins 50 ans, les preuves du sauvetage systématique des criminels de guerre nazis par les États-Unis (et, dans une moindre mesure, par le Royaume-Uni) sont connues. Pourtant, en France, l’ignorance persiste. Pourquoi ? Parce que la recherche dominante – celle que le grand public et les médias relayent – ne fait pas avancer la compréhension de ces mécanismes. Pire : elle les occulte.
L’explication officielle, celle des manuels scolaires et des discours politiques, se résume souvent à un argument : « Il fallait contrer l’URSS. » La guerre froide aurait justifié tous les compromis, y compris celui de recruter d’anciens nazis comme espions, scientifiques ou conseillers. Mais cette version des faits est incomplète, voire mensongère. La réalité est bien plus ancienne, bien plus profonde, et bien plus cynique.
1. Le mythe de la guerre froide : un alibi commode
L’anticommunisme comme paravent idéologique
Dès les années 1930, les milieux anglo-saxons (notamment aux États-Unis) développent une théorie du totalitarisme, assimilant fascisme, nazisme et communisme. Cette rhétorique, popularisée après 1945, sert à légitimer l’alliance avec d’anciens collaborateurs du IIIᵉ Reich au nom de la lutte contre Moscou. Pourtant, cette justification masque une autre vérité : les liens économiques entre les élites américaines, britanniques et allemandes précèdent largement la guerre froide.
« On ne peut pas taxer l’URSS de pronazisme au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Pourtant, la similitude entre fascisme et communisme était déjà un thème central dans les cercles anglo-saxons dès les années 1930. »
Une continuité troublante entre les deux guerres mondiales
Les deux conflits du XXᵉ siècle ont un point commun : les grands groupes industriels et bancaires en sont les véritables instigateurs. En Allemagne, ce sont les kartels (comme IG Farben, propriétaire du camp d’Auschwitz) qui ont poussé à la conquête de l’Europe et des colonies. Or, ces mêmes groupes avaient des partenaires américains et britanniques bien avant 1939.
- Exemple marquant : Après 1918, malgré la défaite allemande, les États-Unis se retirent rapidement des projets de punition (Société des Nations, traités de paix) pour signer des accords directs avec Berlin dès 1920. Pourquoi ? Parce que les intérêts capitalistes dépassent les clivages politiques.
- Conséquence : Les criminels de guerre de 1914-1918 ne sont jamais jugés. Pire, ils deviennent des alliés.
« Les deux guerres se ressemblent, et les deux après-guerres aussi. Après 1918 comme après 1945, tout repart comme avant, sur la base d’un compromis germano-américain. »
2. Les fondements économiques du sauvetage : quand les affaires priment sur la morale
Le bipartisme des affaires : une constante transatlantique
Que les démocrates ou les républicains soient au pouvoir aux États-Unis, la politique financière reste la même. Les élites économiques collaborent entre elles, quel que soit le gouvernement en place.
- Exemple : Sous Wilson (démocrate, 1913-1921), sous Roosevelt (démocrate, 1933-1945), ou sous Truman (démocrate, 1945-1953), les mêmes banques et industriels (comme Sullivan & Cromwell, cabinet d’avocats lié à l’Allemagne nazie) dirigent la politique étrangère.
- Cas emblématique : Allen Dulles (futur directeur de la CIA) et son frère John Foster Dulles (futur secrétaire d’État) ont travaillé pour Sullivan & Cromwell, défendant les intérêts de l’IG Farben… avant, pendant et après la guerre.
« Sous gestion démocrate ou républicaine, il se passe toujours la même chose au sommet financier. On se fâche tous les 4 ans, mais entre-temps, on fait des affaires ensemble. »
L’or et le sang : le pillage de l’Europe comme monnayage d’alliance
Les États-Unis n’ont pas seulement sauvé des nazis pour leurs compétences scientifiques (opération Paperclip) ou leur expertise militaire. Ils l’ont fait parce que ces hommes représentaient des réseaux économiques et industriels stratégiques.
- Cas de Klaus Barbie (le « boucher de Lyon ») : Protégé par les Américains en Allemagne de l’Ouest, il a travaillé pour le contre-espionnage US jusqu’en 1951, avant d’être exfiltré vers l’Amérique latine.
- Cas des usines Skoda : Ernst Achenbach, numéro 2 de l’ambassade allemande en France pendant l’Occupation, a orchestré le pillage de l’industrie française… puis a collaboré avec les Américains dès 1943 pour transférer ces actifs sous contrôle US.
« Achenbach était l’artisan du pillage de l’économie française. Pourtant, après la guerre, les États-Unis ont veillé à ce qu’on ne touche pas à un cheveu de sa tête. »
3. Le Vatican et les « filières des rats » : une complicité méconnue
Le rôle clé du Saint-Siège dans l’évasion des nazis
Contrairement à une idée reçue, le Vatican n’a pas agi par simple anticommunisme. Il a été un acteur central des réseaux d’évasion, en collaboration avec les services de renseignement américains et britanniques.
- Opération Sunrise (1945) : Négociations secrètes entre les États-Unis, le Vatican et les SS en Italie pour organiser la reddition partielle des forces allemandes… et protéger les criminels de guerre.
- Exemple : Karl Wolff, chef des SS en Italie et collaborateur direct de Himmler, a été sauvé grâce au Vatican et est devenu… témoin à charge au procès de Nuremberg (sans être inquiété).
« Le Vatican a sauvé des nazis catholiques… mais aussi des protestants. Les Américains, eux, n’avaient aucun scrupule : ils sauvaient qui leur était utile. »
L’Argentine, terre d’accueil des bourreaux
La filière argentine (décrite dans La Véritable Opération Odessa d’Uki Goñi) a permis à des centaines de criminels de guerre de fuir l’Europe. Parmi eux :
- Adolf Eichmann (architecte de la Solution finale), exfiltré avec l’aide de monastères catholiques.
- Josef Mengele (le « médecin » d’Auschwitz), protégé par des réseaux financés par des banques suisses et américaines.
« Ces filières n’étaient pas le fait de quelques extrémistes. Elles étaient organisées par des États, des banques et des Églises. »
4. Des exemples édifiants : quand les bourreaux deviennent des alliés
Les militaires : de la Wehrmacht à l’OTAN
Trois généraux allemands, architectes de l’invasion de l’URSS et de massacres de masse, ont été recyclés par les États-Unis :
| Nom | Rôle pendant la guerre | Devenir après 1945 |
|---|---|---|
| Adolf Heusinger | Planificateur de l’opération Barbarossa (25M de morts soviétiques). | Chef d’état-major de la Bundeswehr (1957), puis chef du comité militaire de l’OTAN (1963-64). |
| Reinhard Gehlen | Chef du renseignement militaire à l’Est (FHO), collaborateur des SS. | Fondateur du BND (services secrets ouest-allemands), en poste jusqu’en 1968. |
| Walter Schellenberg | Chef du contre-espionnage SS, organisateur des massacres en URSS. | Témoin (non inculpé) à Nuremberg, puis agent des Britanniques. |
« Heusinger a vu Hitler 700 fois entre 1941 et 1944. Pourtant, il est devenu l’un des piliers de l’OTAN. »
Les technocrates : l’efficacité avant la morale
- Albert Speer (ministre de l’Armement d’Hitler) : Condamné à 20 ans de prison à Nuremberg… mais interrogé dans un hôtel luxembourgeois par des économistes américains avant son procès. Pourquoi ? Parce qu’il avait multiplié la production d’armes par 7 en 3 ans grâce à l’esclavage de millions de déportés.
- Hubertus Strughold (médecin SS) : A mené des expériences sur des prisonniers pour tester la résistance humaine aux hautes altitudes. Recruté par l’US Army en 1945… sans un jour de prison.
« Speer a passé sa détention à Spandau dans des conditions royales : champagne, foie gras, caviar. Pendant ce temps, ses anciens déportés mouraient de faim. »
Les financiers : le pillage comme business model
- Ernst Achenbach : Après avoir dépouillé la France pour le compte du Reich, il a collaboré avec l’OSS dès 1943 pour transférer des actifs industriels des mains allemandes aux mains américaines. Après la guerre, il est devenu avocat d’affaires pour les grands groupes allemands… et a failli être nommé commissaire européen en 1970 !
« Achenbach était un nazi convaincu, un pilleur de l’économie française… et un partenaire des États-Unis. »
5. La France, pierre de touche des compromis occidentaux
1942 : quand les États-Unis soutiennent Vichy
En novembre 1942, lors du débarquement en Afrique du Nord, les Américains refusent de rompre avec le régime de Vichy. Pire :
- Directive du 22 septembre 1942 : « Aucun changement dans les administrations civiles et militaires n’est envisagé par les États-Unis. »
- L’amiral Darlan (symbole de la collaboration) devient chef militaire des forces françaises alliées… sous le regard indigné de Churchill et de De Gaulle, mais avec la bénédiction de Roosevelt.
« Les États-Unis voulaient garder des hommes de Vichy au pouvoir. Pour eux, la France n’était qu’un stepping stone (une pierre de saut) vers l’Europe. »
Le bipartisme français : collaboration et résistance, deux faces d’une même pièce
- Les banques françaises (comme Worms) ont financé la collaboration… puis collaboré avec l’OSS pour préparer l’après-guerre.
- Exemple : Jacques Leigre-Dubreuil, agent de l’OSS à Berne, a travaillé main dans la main avec Achenbach pour transférer des actifs industriels de l’Allemagne vers les États-Unis.
« En France, on a purgé quelques collaborateurs… mais les vrais responsables économiques ont toujours été protégés. »
6. Pourquoi ce silence persiste-t-il aujourd’hui ?
La censure et la désinformation
- Le livre de James Stewart Martin (All Honorable Men, 1950) : Ce haut fonctionnaire américain a révélé comment les États-Unis ont saboté la dénazification. Tous les exemplaires ont été saisis par la CIA… et le livre n’a réapparu qu’en 2016, sous forme numérique.
- Les travaux de Christopher Simpson (Blowback, 1988) : Montre que le sauvetage des nazis était d’abord motivé par des intérêts économiques, bien avant la guerre froide.
« La guerre froide compte pour peu si on lui donne sa datation officielle de 1947. En réalité, tout a commencé dès 1942. »
L’effacement des responsabilités
- Aucun procès pour les industriels (Krupp, IG Farben, Siemens) qui ont profité de l’esclavage et des camps de concentration.
- Aucune sanction pour les banquiers (comme la Deutsche Bank) qui ont financé le nazisme.
- Aucune enquête sur les liens entre les élites britanniques et le IIIᵉ Reich (comme ceux révélés par Schellenberg).
« Les vrais donneurs d’ordres criminels ne sont pas les petits exécuteurs… mais les grands groupes industriels et bancaires. »
Conclusion : Une leçon d’Histoire toujours actuelle
Le sauvetage des criminels de guerre par les États-Unis n’est pas un accident de l’Histoire. C’est le résultat :
- D’une continuité capitaliste : Les élites économiques transatlantiques ont toujours collaboré, quel que soit le régime en place.
- D’un cynisme géopolitique : L’anticommunisme a servi de paravent pour justifier des alliances avec des bourreaux.
- D’une impunité organisée : Les réseaux du Vatican, des banques et des services secrets ont effacé les traces.
Aujourd’hui, alors que l’Ukraine est en guerre et que les tensions avec la Russie ravivent les débats sur le nazisme, cette Histoire doit être rappelée. Car elle montre que :
« La vraie menace n’est pas l’idéologie… mais le pouvoir de ceux qui, hier comme aujourd’hui, placent les profits au-dessus des vies humaines. »
Pour aller plus loin
Ouvrages cités dans l’article :
- Les Français, les purges (2018) – Analyse des mécanismes de l’impunité en France.
- All Honorable Men (James Stewart Martin, 1950) – Témoignage d’un insider sur le sabotage de la dénazification.
- Blowback (Christopher Simpson, 1988) – Enquête sur le sauvetage des nazis par les États-Unis.
- La Véritable Opération Odessa (Uki Goñi) – Les filières d’évasion vers l’Amérique latine.
- Le Vatican, l’Europe et le Reich (Annie Lacroix-Riz) – Le rôle du Saint-Siège dans la protection des criminels de guerre.
Documentaires :
- Nazis en fuite : Croix Rouge, Vatican, CIA (Gérald Steinacher, 2015).
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« l’histoire de toute société jusqu’à nos jours est l’histoire de la lutte de classes »

(2002) Lenin (requiem), texte de B. Brecht, musique de H. Eisler
