Les économies alternatives, c’est le grand sud qui les indique par Pino Arlacchi, dans Il Fatto Quotidiano

, par  L. B. , popularité : 9%

Les BRICS et les agrégations analogues du Grand Sud sont en train de changer l’économie mondiale en mieux. Et de manières que les économistes de l’establishment, les divers Draghi, Monti et compagnie, n’ont même pas imaginées. La stabilité économique de la planète n’est plus produite par un hégémon occidental, mais par un ensemble d’économies qui produisent la stabilité et la sécurité comme des biens publics, à la disposition de tous.

De quoi est-ce que je parle ? Je parle de la tenue de la demande chinoise et asiatique durant les dernières récessions, du frein à la pieuvre financière américaine constitué par des circuits de paiement alternatifs utilisés par tous les pays du Grand Sud, qu’ils soient alliés ou adversaires de Washington et de l’Occident. Ce bien commun naît sur le terrain de l’économie réelle. Un système dans lequel le crédit est orienté vers la capacité productive de long terme plutôt que vers le casino de la finance globale.

L’industrie chinoise, qui contrôle plus de 80 % de la chaîne productive des panneaux photovoltaïques, a contribué de manière décisive à la réduction de 90 % du coût moyen de l’électricité solaire enregistrée dans le monde entre 2010 et 2023. Et des dynamiques analogues ont touché les batteries, les véhicules électriques, les éoliennes, les machines et les matériaux pour les infrastructures de transport.

Pour les pays du Sud qui, dans les années de l’ordre financier américain, étaient contraints de choisir entre l’énergie fossile importée et payée en dollars et la renonciation au développement, cet effondrement des prix a signifié la possibilité de construire des systèmes électriques, des réseaux ferroviaires et des industries à des coûts qu’aucun programme de coopération occidental n’avait jamais rendus accessibles, et de le faire en achetant des biens d’équipement au lieu d’accumuler des dettes financières.

Une économie qui ne vit pas de rentes extraites du reste du monde n’a même pas besoin de s’en assurer le recouvrement par un appareil militaire planétaire. Dans le Grand Sud, il n’y a pas le lien entre le privilège du dollar et la projection de la force militaire américaine qui s’est développé à partir des années de la guerre du Vietnam, et que les événements les plus récents ont rendu de nouveau visible.

Dans le Tiers-Monde d’autrefois, en outre, la croissance des échanges et des investissements a été permise par le grand processus de pacification qui a touché une grande partie de l’Asie. La puissance économique chinoise ne s’est pas traduite par la construction d’un réseau mondial de bases militaires, mais par un projet colossal de coopération pacifique appelé Belt and Road.

La *pax asiatique* et la subordination de la finance à la production apparaissent ainsi comme les deux faces d’un même choix de civilisation. Un système fondé sur l’échange de biens réels a intérêt à la prospérité de ses partenaires, tandis qu’un système fondé sur l’extorsion de rentes finit par considérer la menace et la coercition comme des coûts ordinaires de sa propre reproduction.

Le modèle du Grand Sud, enfin, est reproductible. La subordination de la finance à la production est à la portée de tout État qui conserve la souveraineté sur ses propres décisions d’allocation, et les expériences de l’Inde, de l’Indonésie, du Vietnam et de nombreux autres pays montrent qu’elle peut être déclinée sous des formes diverses, adaptées à des institutions et à des patrimoines de civilisation.

La disponibilité de sources de crédit et de canaux de paiement alternatifs à Wall Street et compagnie a restitué aux gouvernements du Sud l’espace de politique économique que le Consensus de Washington leur avait soustrait, et le succès chinois a fourni la preuve que cet espace peut être utilisé pour croître sans se livrer aux folies du capital « chaud » et sans patrie, qui vagabonde d’un bout du monde à l’autre, laissant dans son sillage la destruction et le chaos de pays entiers.

Le modèle du Grand Sud n’est pas dépourvu de contradictions. Des investissements erronés, l’endettement des administrations locales et la faiblesse de la consommation intérieure sont des problèmes réels.

Mais la différence avec le passé réside dans le fait que ces problèmes sont désormais affrontés par des décisions politiques souveraines et restent en grande partie confinés à l’intérieur des pays qui les ont générés. Auparavant, ils étaient exportés vers le reste du monde à travers les canaux de la finance globale.

Nous sommes aujourd’hui en présence, grâce surtout à la Chine et à l’Asie orientale, d’une grande machine productive qui n’a pas besoin de la finance à court terme parce qu’elle se finance de l’intérieur et avec du capital patient, n’impose pas sa monnaie comme moyen de paiement, ne sanctionne pas les pays non désirés. L’économie du Grand Sud représente donc un bien public mondial dont on n’a pas encore compris la portée.

[par Pino Arlacchi | Il Fatto Quotidiano | 5 octobre 2026]

Voir en ligne : traduction lorenzo

Note sur l’auteur :

Pino Arlacchi, candidat au poste de Secrétaire général des Nations Unies avec le soutien de plusieurs pays des BRICS, est professeur de sociologie, disciple de Giovanni Arrighi et collaborateur du juge Falcone au sein du pool antimafia. De 1997 à 2002, il a été sous‑secrétaire général des Nations unies et directeur exécutif du programme des Nations unies pour la lutte contre la drogue et la criminalité. Cet article a été traduit avec l’autorisation de l’auteur.

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