Mais 1968 : le déroulement et la victoire du mouvement gréviste l’analyse du comité central du PCF de juillet 1968

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La puissance du mouvement de jeunesse et de l’éducation a surpris le pouvoir qui n’était préoccupé que par son renouvellement présidentiel et sa fuite en avant dans la guerre et la vassalisation, dans le cadre bien huilé de cette élection pilotée par les médias dont le peuple n’est que le spectateur.

Elle peut devenir le 5 novembre un rassemblement populaire majoritaire si des grèves fortes sont engagées dans toute la fonction publique, dans l’industrie, la logistique.

Le pouvoir et les médias utilisent les violences pour jouer la peur, provoquer un réflexe de mobilisation pour l’ordre et la tranquillité publique dans laquelle l’extrême-droite tente de jouer sa carte, avec précaution devant la colère qui marque aussi l’électorat populaire du RN.

Certains justifient la violence comme moyen d’action nécessaire pour se faire entendre, utilisant la référence à mai 68. Il est donc utile de revenir sur cette période marquée par une grève massive partout dans le pays, grèves qui en sont le fait majeur, bien après les manifestations - il y a 10 fois plus de grévistes que de manifestants, ce qui est l’inverse aujourd’hui - bien après les barricades et affrontements du quartier latin qui sont pourtant la vitrine médiatique de ce mois de mai historique.

Il faut rappeler que les grèves ont conduit à des conquêtes sociales majeures, mais que la droite a pu organiser le « parti de la peur » pour s’imposer aux élections de juin. A l’époque déjà, certains affirmaient « le pouvoir est à prendre » et bien sûr dénonçaient le parti communiste qui refusait de lancer ses militants dans l’affrontement insurrectionnel. Beaucoup de ceux qui appelaient à l’insurrection sont devenus des cadres du monde de la com, des médias, de la publicité, des institutions... Il faut lire le petit livre « ceux qui sont passés du col mao au rotary club »...

Il est utile de revenir sur l’analyse que le comité central du parti communiste faisait début juillet à Nanterre, tirant le bilan des mois de mai et de juin.

Ci-dessous la résolution du comité central et le rapport complet avec ses annexes en document attaché.

Raport, Résultats et Résolution du comité central de Nanterre, Juillet 1968

Quelques citations éclairantes :

les origines du mouvement gréviste
« La cause de la grève sans précédent par son ampleur qui vient de se dérouler n’a rien de mystérieux : c’est la politique du pouvoir depuis dix ans. C’est l’indifférence cynique des milieux dirigeants aux besoins les plus pressants des travailleurs et la confiscation de tous les fruits du progrès scientifique et technique par l’oligarchie. Et la classe ouvrière n’avait pas attendu les événements du Quartin Latin pour montrer son mécontentement. Est-il nécessaire de rappeler la grève de trente-cinq jours des mineurs en 1963 ? Faut-il évoquer les grandes journées de l’an passé, celles du 1er février, du 17 mai, du 13 décembre, ou la force significative de la manifestation du 1er mai dernier ? N’était-ce pas une expression et un effet de la volonté de lutte des masses que l’acquiescement de la C.F.D.T.à l’accord revendicatif avec la C.G.T. ? Est-ce par hasard que, depuis le début de 1968, des dizaines de débrayages et d’actions revendicatives s’étaient produits aux usines Renault ? »

(...)

« Nous vivons dans l’époque des possibilités techniques pratiquement infinies. Le gouvernement a les moyens de bannir la pauvreté, de donner à chacun de quoi satisfaire ses besoins et pourtant la statistique indique que douze millions de Français — un sur cinq — vivent dans la gêne.

La tranche des 10 % les plus riches de la population jouit d’un revenu de 74 fois plus élevé que la tranche des 10 % les plus pauvres. Le gouvernement a les moyens d’offrir à tous une éducation bien comprise et un emploi intelligent de leurs facultés — et pourtant il n’offre en fait à des centaines de milliers de jeunes qu’un enseignement mutilé et le chômage »

.

le déroulement et la victoire du mouvement gréviste
(...)
« Il faut apprécier comme un grand succès de la classe ouvrière le résultat de ces semaines de lutte dont les travailleurs sont sortis la tête haute.
Les propagandes convergentes du pouvoir gaulliste et des éléments « gauchistes » s’évertuent à diminuer la portée des avantages conquis. Elles voudraient conduire les travailleurs à douter de l’importance et de l’efficacité des luttes quotidiennes des masses laborieuses contre l’exploitation capitaliste. Mais les travailleurs connaissent l’avertissement de Marx : s’ils lâchaient pied dans le combat quotidien contre le capital, ils se transformeraient en une masse passive pour laquelle il n’y aurait plus de recours ; les plus belles phrases révolutionnaires, les déclamations les plus sonores n’y feraient rien.
Certains travailleurs ont pu être troublés temporairement par la propagande de l’ennemi. Les uns ont pu estimer que la grève leur avait coûté trop cher ; d’autres ont peut-être cru à un moment donné que « tout était possible ». Mais les uns et les autres se rendront compte à la réflexion des deux grands résultats du mouvement de mai et de juin. D’un côté, ils apprécieront les succès obtenus sur le plan matériel, s’apercevant alors qu’aucun progrès comparable n’avait été accompli depuis la Libération. D’un autre côté, ils estimeront à leur juste valeur le gain réalisé par l’organisation syndicale en puissance matérielle et en autorité morale, le renforcement de la cohésion ouvrière et de la combativité ouvrière. Au cours de ce grand mouvement, la C.G.T. qui a joué un rôle décisif, a réalisé 400 000 adhésions et a créé des milliers de syndicats nouveaux.
Le grand succès arraché dans des conditions difficiles à un pouvoir et à un grand patronat étroitement associés est dû à la capacité d’organisation des travailleurs, à leur sang-froid, à leur discipline. »

nous avons évité l’aventure sanglante et sans espoir
(...)
« Dans les différents milieux, on élaborait des combinaisons et des plans reposant sur l’illusion que le pouvoir était vacant, que de Gaulle était prêt à céder la place.
Aujourd’hui encore, le secrétaire du P.S.U., Rocard, continue à soutenir, dans le Nouvel Observateur, qu’en mai dernier le pouvoir était vacant, mais que le Parti communiste n’a pas osé ou voulu le prendre.
A la vérité, et en dépit de tous les bavardages du secrétaire du P.S.U. sur les différentes façons de prendre le pouvoir, il n’est pas vrai qu’en mai dernier le pouvoir était vacant, qu’il suffisait d’une pression populaire pacifique par la grève pour assurer la chute du régime, l’avènement d’un gouvernement de gauche.
Non seulement de Gaulle et son gouvernement n’ont jamais manifesté leur intention de se retirer et de laisser la place mais, le 30 mai, de Gaulle a réaffirmé qu’il était résolu à se maintenir par tous les moyens, c’est-à-dire y compris en faisant appel à l’armée de Massu.
D’ailleurs, bien avant le 30 mai, tout un dispositif militaire comportant de nombreux blindés était en place à proximité de la capitale, prêt à intervenir.
Cela signifie que les propos d’hommes comme Sauvageot, Rocard et autre Barjonet sur la prise du pouvoir possible en mai dernier sont des propos d’irresponsables, sinon de provocateurs.
En réalité, le choix à faire en mai était le suivant :
— Ou bien agir en sorte que la grève permette de satisfaire les revendications essentielles des travailleurs et poursuivre, en même temps, sur le plan politique, l’action en vue de changements démocratiques nécessaires dans le cadre de la légalité. C’était la position de notre Parti.
— Ou bien se lancer carrément dans l’épreuve de force, c’est-à-dire aller à l’insurrection, y compris en recourant à la lutte armée en vue de renverser le pouvoir par la force. C’était la position aventuriste de certains groupes ultra-gauchistes.

Mais comme les forces militaires et répressives se trouvaient du côté du pouvoir établi et que l’immense masse du peuple était absolument hostile à une pareille aventure, il est évident que s’engager dans cette voie, c’était tout simplement conduire les travailleurs au massacre et vouloir l’écrasement de la classe ouvrière et de son avant-garde : le Parti communiste.
Eh bien ! non, nous ne sommes pas tombés dans le piège. Car là était le véritable plan du pouvoir gaulliste.
En effet, le calcul du pouvoir était simple : face à une crise qu’il avait lui-même provoquée par sa politique antisociale et antidémocratique, il a escompté utiliser cette crise pour porter un coup décisif et durable à la classe ouvrière, à notre Parti, à tout le mouvement démocratique.
Ce plan était de provoquer les travailleurs en grève, de les pousser à réagir de façon violente à ses provocations et, finalement, d’entraîner le mouvement ouvrier, dont notre Parti, à un affrontement violent, sanglant avec sa police et son armée. »

résolution du comité central

Le Comité central du Parti communiste français, réuni les 8 et 9 juillet 1968, approuve le rapport présenté par le camarade Waldeck Rochet sur les luttes populaires de mai-juin, les élections et les tâches du Parti.
Il approuve la conduite adoptée et les décisions prises par le Bureau politique durant cette période.

★

Le mécontentement accumulé durant dix années par le pouvoir gaulliste qui a gouverné le pays au profit des monopoles capitalistes contre la classe ouvrière et toutes les couches non monopolistes, est à l’origine de la grève à laquelle ont participé neuf millions de travailleurs manuels et intellectuels, et du profond mouvement de protestation qui a secoué l’Université.

L’ampleur, la puissance, la cohésion du mouvement, le rôle éminent joué par la C.G.T. dans sa direction et son organisation, la politique suivie par le Parti ont permis aux travailleurs de toutes catégories d’arracher au patronat et au gouvernement d’importants avantages économiques et sociaux, tout en leur évitant de tomber dans le piège que leur tendait le pouvoir gaulliste et qui visait à faire sombrer le mouvement ouvrier et démocratique dans une aventure sanglante.

Les résultats de la grève doivent être maintenant préservés, consolidés, élargis. Ils constituent des points d’appui précieux pour la poursuite de la grande bataille du progrès social et de la démocratie.

Le Parti communiste français apportera son soutien total à l’action nécessaire des travailleurs manuels et intellectuels, ouvriers et cadres, jeunes et retraités pour l’application des accords conclus et le respect des engagements pris par le patronat et le gouvernement, pour la garantie du pouvoir d’achat, la défense de l’emploi, de la Sécurité sociale, la réduction du temps de travail, l’exercice effectif des droits syndicaux dans l’entreprise, etc.

Il poursuivra avec la masse des étudiants et des enseignants la lutte pour la rénovation de l’Université, par la démocratisation de l’enseignement, pour faire converger cette lutte avec le combat de la classe ouvrière.

Avec les masses laborieuses les militants, les organisations, les élus du Parti organiseront dans l’unité la riposte à la contre-offensive patronale et gouvernementale cyniquement entreprise par le pouvoir gaulliste.

★

Le complot gaulliste ayant été déjoué par la vigilance dont les travailleurs ont fait preuve à l’appel de notre Parti, le chef de l’Etat a recouru à des élections précipitées.

Ces élections se sont traduites par une forte poussée à droite. Les raisons en sont l’exploitation à fond par le parti gaulliste et toute la réaction des agissements provocateurs des groupes gauchistes qui ont réussi à prendre dans le mouvement étudiant une influence qui leur a permis de le dévoyer ; la peur du désordre et de l’anarchie que leurs violences et celles du pouvoir ont engendrée ; l’absence d’union des forces de gauche autour d’un programme commun que nous n’avons cessé de préconiser ; la formidable campagne de calomnies déclenchée contre notre Parti et soutenue par des formations telles que le P.S.U.

Cette poussée à droite est renforcée par un mode de scrutin inique. Notre Parti obtient 33 sièges alors qu’il aurait dû en obtenir 94 à la proportionnelle.

L’Assemblée nationale est entièrement dominée par le parti gaulliste et ses alliés réactionnaires. Le fait que le parti gaulliste monopolise tous les pouvoirs entre ses mains ouvre la voie à l’aggravation du caractère autoritaire et totalitaire du régime, à l’instauration d’une dictature ouverte sur le pays.

Les causes du profond mécontentement des masses laborieuses n’ont cependant pas disparu.

Aucun des grands problèmes posés à notre pays : économie, enseignement, information, logement, santé, agriculture, etc., n’est résolu.

Le pouvoir gaulliste, parce qu’il est le pouvoir des monopoles et de la haute finance, est incapable de les résoudre dans l’intérêt du peuple et de la nation.

C’est pourquoi le Parti communiste français appelle les travailleurs, tous les démocrates à poursuivre l’action pour une relève démocratique du pouvoir gaulliste.

Il les appelle à renforcer leur lutte pour la défense des revendications de la classe ouvrière, des étudiants, des enseignants et de toutes les couches sociales victimes de la politique des monopoles ; pour la défense des libertés démocratiques et des droits syndicaux ; pour le soutien et la victoire du peuple vietnamien ; pour l’union de toutes les formations démocratiques autour d’un programme commun de progrès social, de démocratie réelle, de paix et d’indépendance nationale.

Le programme démocratique du Parti garantit les libertés, fonde la stabilité du gouvernement sur l’entente des partis démocratiques et ouvre la possibilité d’une voie originale pour aller au socialisme dans la démocratie.
La nationalisation démocratique des grands monopoles, la réforme de la fiscalité, l’application d’un plan démocratique de développement économique, la réduction des dépenses improductives, assureraient l’expansion économique, le plein emploi, le progrès social.

★

Les militants et les organisations du Parti mèneront sans tarder une grande campagne d’explication sur les événements de mai-juin, et particulièrement sur les desseins criminels que poursuivait le pouvoir gaulliste.
Ils intensifieront la lutte idéologique et politique contre l’opportunisme de gauche et ses porteurs, dont le rôle profondément néfaste sera combattu sans renoncer à la lutte contre l’opportunisme de droite.

Ils s’emploieront à renforcer l’alliance de la classe ouvrière avec la paysannerie laborieuse et toutes les couches antimonopolistes. L’alliance avec les intellectuels et les étudiants revêt une importance croissante. Un effort particulier d’information, d’éducation et d’organisation devra être fait pour la jeunesse, spécialement la jeunesse étudiante.

Ils feront connaître plus largement encore les propositions et le programme démocratique et national du Parti.
Le Parti a renforcé ses rangs pendant la grande bataille qui vient de se dérouler. Plus de 23 000 Français et Françaises — 48 000 depuis le début de l’année — dont une majorité de jeunes gens, ont rejoint ses rangs. Cet effort de recrutement ne doit pas se relâcher. En même temps, les tâches de formation politique et idéologique de tout le Parti prennent une importance de premier plan. L’Humanité, qui a été, tout au long des grands événements de mai et juin, l’interprète fidèle de la politique du Parti, doit être utilisée à fond dans cette bataille.

Solidement uni autour de son Comité central, le Parti communiste français aborde avec résolution et confiance la nouvelle étape de la lutte qui s’ouvre pour le progrès social et pour le renouveau démocratique de la France.
Le régime gaulliste a obtenu un sursis. Il est condamné à terme.

La démocratie triomphera !

NANTERRE, le 9 juillet 1968.

Voir en ligne : l’archive sonore du rapport au comité central (archives seine-saint-denis)

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