Séisme au Venezuela : la politique du désastre La 27e Newsletter de l’institut tricontinental (2026)

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Nous avons découvert l’institut tricontinental et l’alliance internationale des peuples aux rencontres internationalistes de Vénissieux de 2022 et 2024 à partir de nos contacts avec le mouvement des sans terres du Brésil, puis au débat organisé à la fête de l’humanité. Et leur force issue de mouvements de masse dans plusieurs pays du sud, le sérieux de leurs analyses donne en quelque sorte raison à Trump qui s’inquiète d’un communisme à l’offensive contre l’impérialisme...

Il y a urgence pour le PCF à renouer avec le mouvement communiste international...

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Par Vijay Prashad•2026-07-05

Comme tous les articles présents sur le site, les opinions énoncées ci-dessous ont pour fonction d’ouvrir le débat entre communistes, et non de le clore. Chaque article a été validé par notre comité de lecture, mais ne représente pas nécessairement l’entièreté des points de vue au sein du comité, riche de la diversité dont les communistes sont capables.

Chers amis

 

Je vous adresse mes salutations depuis les locaux de l’Institut Tricontinental de Recherches sociales.

 

Le 24 juin 2026, une série de tremblements de terre frappe le Venezuela. Quelques mois auparavant, les États-Unis bombardaient la capitale et enlevaient le président Nicolás Maduro ainsi que la députée Cilia Flores. C’est peu dire que l’année est rude pour le Venezuela, dont le peuple subit les attaques des États-Unis depuis les débuts de la Révolution bolivarienne. La newsletter de cette semaine reprend notre dernière « Alerte rouge », La vérité parmi les décombres, qui a été réalisée en collaboration avec l’Assemblée internationale des peuples, ALBA Movimientos, la Sociedad Patriótica, La Unión Comunera, la Fuerza Patriótica Alexis Vive et le Frente Francisco de Miranda.

Jesús Rafael Soto (Venezuela), Barroco negro (Baroque noir), 1961.

Alerte rouge no 22 — La vérité parmi les décombres

Les catastrophes naturelles sont bien plus que le résultat du mouvement des plaques tectoniques. Elles sont aussi un révélateur de la force des sociétés et la résilience des communautés, mais aussi des fractures politiques qui traversent la société et déterminent, en définitive, quelles souffrances seront déplorées et lesquelles seront exploitée. Le 24 juin 2026, alors que le Venezuela vient tout juste d’être frappé par une série de séismes dévastateurs, il n’aura fallu que quelques heures aux réseaux sociaux et à certains médias internationaux pour diffuser une petite musique bien connue. Les opérations de sauvetage commençaient à peine que la catastrophe était déjà transformée en champ de bataille par les États-Unis, dans le cadre de cette longue guerre qu’ils mènent pour saper le processus bolivarien né de l’élection d’Hugo Chávez en 1998.

 Rien ne devrait justifier de minimiser l’immense tragédie à laquelle est confronté le peuple vénézuélien. Des quartiers entiers sont dévastés. Des centaines de bâtiments effondrés. Des hôpitaux, des routes, des ponts et nombre d’équipements publics sont en ruines. Les familles continuent de rechercher leurs proches tandis que les secouristes luttent contre la pluie, les répliques sismiques et les difficultés d’accès. Mais la solidarité exige plus que de la compassion : elle exige la vérité. Aussi notre « Alerte rouge » n° 22, La vérité au milieu des décombres, passe-t-elle au crible certains des mythes les plus répandus concernant le séisme pour les confronter aux faits.

Mario Carreño (Cuba), Allégorie d’un paysage cubain, 1943.

Mythe no 1 — Le gouvernement vénézuélien n’a pas su répondre efficacement au tremblement de terre

Il faut prendre la mesure de l’ampleur de la catastrophe pour porter un jugement sérieux. Le bilan s’alourdit chaque jour à mesure que les secours et les bénévoles fouillent les décombres ; des dizaines de milliers de personnes sont toujours portées disparues. Près de deux cents bâtiments se sont complètement effondrés, et des centaines d’autres sont partiellement détruits. Les hôpitaux qui, en temps normal, accueilleraient les blessés, ont eux-mêmes été endommagés. Dans l’État de La Guaira, où se trouve l’épicentre du séisme qui a frappé six États, un pont important et plusieurs routes sont endommagés, ce qui rend extrêmement difficile l’acheminement du matériel et des équipes de secours vers les zones sinistrées. Près de 800 répliques et des pluies incessantes compliquent encore les opérations de secours, tandis que l’effondrement partiel de l’aéroport de Caracas contraint les équipes de secours internationales à atterrir sur des aéroports plus éloignés, allongeant les trajets routiers. Aucun pays ne dispose des capacités d’urgence quasi illimitées qui seraient nécessaires face à des destructions de cette ampleur.

En outre, le Venezuela doit faire face à cette catastrophe en portant un fardeau supplémentaire : des années de guerre économique et de mesures coercitives unilatérales imposées par les États-Unis et leurs alliés. Rares sont les pays qui ont subi sanctions d’une telle échelle, puisque ce sont plus de 30 milliards de dollars d’actifs publics vénézuéliens qui sont gelés. Ces fonds auraient pu servir à préparer le pays aux catastrophes, moderniser les infrastructures ou financer les réserves d’urgence. Les sanctions ont gravement limité la capacité du pays à acquérir du matériel de sauvetage spécialisé, des engins lourds, des médicaments, des pièces de rechange et des matériaux de construction. Elles ont aussi suscité une émigration massive.

Le durcissement des sanctions étasuniennes en 2017 a favorisé l’émigration, qui a désorganisé les services publics essentiels. La rapporteuse spéciale des Nations unies, Alena Douhan, a indiqué qu’en 2021, les services publics avaient perdu entre 30 % et 50 % de leur personnel, dont de nombreux médecins, infirmiers, ingénieurs, enseignants, juges et autres professionnels qualifiés. Dans de nombreux hôpitaux publics, entre 50 % et 70 % des postes de spécialistes étaient vacants. Cette perte de personnel a affaibli la capacité d’intervention d’urgence du pays : moins de personnel qualifié, des charges de travail plus lourdes pour ceux qui sont restés, et des services publics moins à même de réagir en cas de catastrophe.

Les conséquences des catastrophes naturelles ne peuvent être dissociées du contexte politique et économique dans lequel elles se produisent. Le Venezuela ne reste cependant pas passif. Malgré le bilan humain dévastateur, le pays commence à se relever. Après une contraction de 75 % entre 2013 et 2021, le PIB vénézuélien aprogressé d’environ 9 % en 2024, puis à nouveau en 2025. Alors qu’en 2017, le pays importait plus de 70 % de ses denrées alimentaires, en mars 2026, sa production nationale couvrait 96 % de ses besoins. Les recettes pétrolières, qui étaient tombées de 93 milliards de dollars en 2012 à 4,2 milliards de dollars en 2020, se sont redressées pour atteindre environ 18 milliards de dollars. Si la vie restait difficile et que le pays n’avait pas retrouvé son niveau d’avant-crise, l’économie, les infrastructures, les services publics et la qualité de vie d’une grande partie de la population vénézuélienne, mais aussi la gestion des catastrophes, commençaient à s’améliorer malgré les 1 000 sanctions unilatérales qui restent encore en vigueur.

Guillermo Kuitca (Argentine), El mar dulce (Douce mer), 1989.

Mythe no 2 — Le gouvernement vénézuélien bloque l’aide humanitaire

L’affirmation selon laquelle les autorités vénézuéliennes auraient délibérément empêché les bénévoles et l’aide humanitaire d’atteindre les communautés touchées est sans doute le mensonge le plus largement relayé. Le fait est que les opérations modernes de recherche et de sauvetage exigent une coordination minutieuse qui exclut la précipitation. Les chiens de sauvetage ont besoin de silence pour détecter les survivants sous les décombres. Les engins de chantier ont besoin de voies d’accès dégagées. Les ambulances ont besoin de routes sans embouteillages. Les déplacements non coordonnés de milliers de civils à travers les zones sinistrées, aussi bien intentionnés soient-ils, peuvent entraver les opérations de sauvetage et coûter des vies.

De nombreux témoignages font état de véhicules de secours qui se sont retrouvés bloqués dans la circulation civile. Des trajets qui durent normalement quarante minutes ont pris des heures. Des ambulances transportant des blessés graves ont été retardées sur des routes encombrées et impraticables. Restreindre l’accès aux zones sinistrées ne constitue donc pas un acte de répression, mais relève plutôt d’une pratique courante appliquée partout dans le monde dans les situations d’urgence.

La participation organisée des bénévoles, elle, a été massive — et ce, dès le début : des milliers de personnes se sont inscrits depuis le 26 juin pour participer à des opérations de secours coordonnées aux côtés des services d’urgence professionnels, garantissant ainsi que la solidarité renforce les opérations de sauvetage au lieu de les perturber. La question n’a jamais été de savoir si les civils devaient apporter leur aide, mais si cette aide était organisée de manière à sauver des vies.

José Clemente Orozco (Mexique), Barricade, 1931.

Mythe no 3 — Le gouvernement vénézuélien délaisse les communautés touchées

Dès le premier jour, les efforts conjoints de la Protection civile, des Forces armées nationales bolivariennes (FANB), de la police, ainsi que des familles des victimes et des communautés locales ont permis de sauver 2 407 personnes dans les zones les plus touchées de La Guaira. Le 1er juillet, une semaine après le séisme, environ 26 000 agents de la protection civile, des services d’urgence, de la police, des forces armées et d’autres institutions publiques avaient été déployés dans toute la zone sinistrée. Près de 17 000 bénévoles sont venus appuyer les opérations de secours. Dans l’ensemble des zones touchées, 6 461 personnes ont été secourues. Les autorités ont coordonné les opérations de sauvetage avec plus de 4 000 secouristes étrangers et au moins 41 délégations internationales. L’aide humanitaire a déjà permis de distribuer directement près de 9 000 tonnes de denrées alimentaires, 28 000 colis alimentaires et 3,2 millions de litres d’eau potable dans les zones touchées — des chiffres qui augmentent chaque jour rapidement à mesure que les opérations de secours se poursuivent et que l’on retrouve dans les rapports quotidiens de l’Assemblée nationale. Plus de 80 000 familles ont reçu une aide comprenant de la nourriture, des moyens de transport, des soins médicaux, un soutien psychologique et un hébergement d’urgence.

Les équipes médicales ont pris en charge plus de 17 000 personnes dans les hôpitaux, les dispensaires de campagne et les centres d’urgence. L’alimentation électrique a été en grande partie rétablie dans les zones touchées. Les allégations affirmant que les logements construits dans le cadre de la « Gran Misión Vivienda Venezuela », ce programme phare du gouvernement qui a permis de loger 5,2 millions de familles, auraient été mal construits ont vite été démenties lorsqu’il est apparu que nombre de logements construits sous les gouvernements précédents et par des entrepreneurs privés avaient subi des dégâts similaires. Treize grands centres d’accueil ont déjà été ouverts à La Guaira, et douze autres sont opérationnels à Caracas, dans l’État de Miranda et dans d’autres États touchés — et d’autres devraient rapidement être ouverts. Ces avancées n’effacent pas les souffrances immenses du peuple vénézuélien, mais elles montrent que, loin de rester les bras croisés, les institutions publiques vénézuéliennes et des milliers de citoyens mobilisés poursuivent les efforts de secours dans des conditions extrêmement difficiles.

Alejandro Mario Yllanes (Bolivia), Estaño Maldito (Étain maudit), 1937.

Mythe no 4 — Il faut séparer les préoccupations humanitaires des États-Unis pour le Venezuela de leur guerre hybride

Toute contribution humanitaire sincère mérite d’être saluée, quelle qu’en soit la source. Mais les gestes humanitaires ne peuvent être dissociés ni de la réalité politique plus large ni du contexte historique. Les États-Unis continuent d’imposer des sanctions qui ont systématiquement affaibli l’économie vénézuélienne, restreignent son accès aux marchés financiers internationaux, bloquent les importations de biens essentiels et gèlent des milliards de dollars appartenant au peuple vénézuélien. On ne peut pas à la fois se vanter d’apporter de l’aide humanitaire et maintenir des politiques qui aggravent les urgences humanitaires.

C’est précisément parce qu’elles sont invisibles que les sanctions et les autres mesures coercitives unilatérales sont efficaces sur le plan politique. Contrairement aux bombes, elles produisent rarement des images spectaculaires. Au contraire, elles érodent lentement, au fil des années, les systèmes de santé publique, les infrastructures, les capacités de production et les institutions étatiques. Lorsqu’une catastrophe finit par frapper le pays, ces institutions affaiblies sont alors présentées comme la preuve de l’incompétence du gouvernement plutôt que comme le résultat cumulatif d’une guerre économique délibérée. Au Venezuela, le coût humain de cette guerre économique a été dévastateur : rien qu’entre 2017 et 2018, les sanctions étasuniennes ont causé plus de 40 000 décès — et 300 000 risquent de subir le même sort, faute d’accès aux médicaments ou aux traitements essentiels.

Près de 31 tonnes d’or vénézuélien (d’une valeur estimée à 1,95 milliard de dollars en 2020) sont toujours détenues par la Banque d’Angleterre depuis que le Royaume-Uni s’est rallié à la campagne de Washington contre le Venezuela. Le pays fait aussi face à un endettement total d’environ 240 milliards de dollars, si on inclut les obligations souveraines et de la société pétrolière publique PDVSA sur lesquelles le gouvernement a fait défaut, les intérêts qui courent depuis, les factures impayées qui s’additionnent, les sentences arbitrales et autres prêts bilatéraux. Bien que les sanctions financières imposées en 2017 ne soient pas la cause de ce fardeau dans son intégralité, elles l’ont considérablement alourdi en coupant le Venezuela des marchés financiers étasuniens et en limitant sévèrement à assurer le service de la dette ou à restructurer ses obligations. La rétention persistante des actifs et le surendettement entravent les efforts du pays pour reconstruire ses infrastructures, fournir des logements et prendre en charge les survivants dans la dignité.

Faire preuve d’humanité aujourd’hui ne consiste pas à faire une nouvelle déclaration pour dire son inquiétude, mais à lever immédiatement toutes les mesures coercitives unilatérales et débloquer les actifs souverains du Venezuela afin de permettre la reconstruction du pays.

Julia Codesido (Pérou), Indias Huancas (Femmes Huancas), 1931.

Mythe no 5 — Le tremblement de terre prouve que le processus bolivarien a échoué

Cette catastrophe a dévoilé la capacité d’une société organisée à agir collectivement dans un contexte de pression extraordinaire. Les communes, les associations de quartier, les réseaux de santé publique, les systèmes de distribution alimentaire, les brigades de bénévoles et les institutions locales, mis en place au fil des décennies, sont indispensables dans l’urgence. Partout dans le pays, des communautés organisent la distribution de ressources alimentaires, d’hébergements et de soins médicaux, mais aussi le transport et l’action des bénévoles en mobilisant des structures qui existaient bien avant le séisme.

Aucune société ne peut éviter les souffrances qu’engendre une catastrophe de cette ampleur. Mais les sociétés dotées de communautés organisées sont généralement mieux à même de résister à de telles crises et d’y faire face que celles qui s’appuient exclusivement sur les marchés et l’initiative privée. Cette résilience n’est pas spontanée. Elle repose sur des décennies d’investissement dans l’éducation publique, l’alphabétisation, la santé et les organisations locales. Depuis le début du processus bolivarien, des millions de Vénézuéliens ont eu accès à l’éducation, l’analphabétisme a été éradiqué, de nouvelles universités publiques ont élargi l’accès à l’enseignement supérieur et les investissements publics dans la santé ont considérablement augmenté. Malgré les dégâts causés par la guerre hybride menée par les États-Unis, ces progrès se voient dans les indicateurs sociaux, mais aussi dans la résilience des formes d’organisation collective dans les situations d’urgence nationale.

Gabriel Fernández Ledesma (Mexique), Portada de El sembrador (Couverture pour El Sembrador), 1930.

Pour le peuple vénézuélien, les mesures suivantes s’imposent :

  1. Toutes les mesures coercitives unilatérales, y compris les sanctions économiques, imposées au Venezuela doivent être levées immédiatement ; les biens publics vénézuéliens gelés, retenus ou rendus inaccessibles de quelque manière que ce soit à l’étranger doivent être débloqués.
  2. Les interventions étrangères de quelque forme que ce soit doivent cesser.
  3. La dette étrangère du Venezuela doit être annulée.
  4. L’aide humanitaire doit être coordonnée avec les institutions publiques vénézuéliennes et les communautés organisées plutôt qu’être instrumentalisée au service d’ingérences politiques ou d’interventions militaires.
  5. Le mouvement international devra continuer de soutenir le peuple vénézuélien quand l’attention des médias internationaux sera passée à autre chose.
    Les catastrophes naturelles sont inévitables. Mais ce sont les choix politiques qui déterminent si elles se transforment en catastrophes humanitaires. Le peuple vénézuélien est aujourd’hui confronté à l’immense défi de reconstruire ses logements, ses écoles, ses hôpitaux et ses communautés, tout en subissant les conséquences de décennies de guerre économique. La solidarité internationale doit donc aller au-delà de la simple sympathie : elle doit rejeter les mythes véhiculés par les ennemis du Venezuela, exiger la levée des sanctions et des restrictions sur les avoirs qui ont affaibli la capacité du pays à réagir, et défendre le droit du Venezuela à se relever, à se reconstruire et à déterminer son propre avenir, sans aucune contrainte extérieure.

 

Amitiés,

 

Vijay

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