Le vote RN : Est-il vraiment « minuit moins le quart » ?
Esteban Evrard
La montée du Rassemblement national ne tombe pas du ciel. Elle s’enracine dans un pays lentement vidé de ses usines, de ses services publics, de ses cafés, parfois même de sa fierté. Sur ce terrain ravagé, l’extrême droite avance. Mais qui veut vraiment l’endiguer ?
L’on savait depuis longtemps que la disparition – méthodiquement organisée – des services publics faisait grimper en flèche le parti de Marine Le Pen. Déjà en 2016, l’IFOP montrait que la présence d’un bureau de poste faisait chuter de près de 4 points le parti à la flamme. La petite camionnette jaune rassure. C’est la marque de l’État et de l’idée que l’on s’en fait. Ça gueule quand le courrier n’arrive pas à temps ou quand le service se dégrade à vue d’œil. Mais le bâtiment et les postiers sont toujours là. Quand ce n’est plus le cas, le sentiment d’abandon gagne les têtes. « Si vous fermez le bureau de poste, on vote Front national ! » titrait alors l’Opinion.
Dix ans plus tard, en 2026, c’est le CEPREMAP [1] qui tisse le lien entre vote RN et, cette fois, la disparition des bar-tabacs. Plus de 160 000 cafés ont disparu en soixante ans. Terminés les cafés de la gare, du sport ou du commerce, les Balto et les petites Civettes. Et autant de discussions plus ou moins vigoureuses, devant le zinc, qui n’ont plus lieu. « Aucune autre fermeture commerciale ne produit un effet comparable. » remarque le centre de recherche.
Plus de poste et plus de café de la poste. Plus de gare parfois. Plus d’usine souvent. Des décisions prises à des centaines de kilomètres de là où l’on habite depuis la structuration technocratique en grandes régions. Toutes ces petites décisions prises au nom de Bruxelles qui dépossèdent les Français de tout.
On savait aussi que c’est sur les ruines industrielles que le parti à la flamme pousse le mieux. Ce cancer qui grandit, grandit encore et se généralise, fauchant tour à tour les usines, puis les services, puis les commerces, puis tout le reste. Une fois la mécanique enclenchée et la maladie propagée, le Rassemblement national n’a plus qu’à ramasser ce qu’il reste. Il organise la grande razzia contre ceux qui n’ont pas su y mettre un terme. Il ne pointe jamais ou presque les causes profondes de ce cancer. À quoi bon s’embêter avec ça. Les municipalités qui résistent – en actes et non en paroles – sont étranglées, elles aussi abandonnées par un État qui se refuse à tout. Elles font preuve d’audace et font tout pour enrayer la dynamique, mais le cancer progresse plus vite encore. Alors, parfois, ça ne suffit plus. Malgré des réussites municipales exemplaires, l’extrême droite poursuit son ascension.
Les dernières municipales ont encore montré autre chose. Il fut un temps, pas si lointain, où l’idée d’une « France sans usine » avait le vent en poupe. On parlait alors d’une France des « T ». Tertiaire, tourisme, transit, technologie (mais sans industrie), etc. [2] Il suffisait de délocaliser nos productions polluantes et moins glamour pour arriver, fleur au fusil, sur les derniers maillons de la chaîne : logistique, distribution, consommation. De gigantesques centres commerciaux ont alors poussé aux entrées des villes, aspirant peu à peu les centres-villes, les petits commerces. Dans le Pas-de-Calais, « laboratoire » du parti de Marine Le Pen, les trois principales villes gagnées ou regagnées à l’extrême droite [3] jouxtent précisément des centres commerciaux parmi les plus grands du pays. Autant de travailleurs et de travailleuses payés au lance-pierre, autant de centres-villes désaffectés, autant d’éloignements. Entre deux ronds-points et trois entrepôts logistiques, il reste peu de chose de la vieille fierté ouvrière.
Il y a indéniablement un sentiment de déclassement qui s’ajoute au sentiment d’abandon. Et ce n’est pas qu’un sentiment. Quoi qu’en disent les moyennes nationales et les grandes statistiques, la vie est effectivement plus chère. Les palettes, les caisses automatiques et les contrats précaires n’ont jamais remplacé les salaires de la métallurgie. Et le RN ne s’y est pas trompé, preuve en est le discours de son président, Jordan Bardella, lors du 1er mai dernier : « Merci d’être là, rassemblés ici même, dans cette belle Saône-et-Loire, terre de travail, d’enracinement et de fidélité. […] La région a souffert, comme beaucoup d’autres, de la désinvolture de dirigeants politiques qui ont laissé partir au bout du monde des emplois, des machines-outils et le savoir-faire qui l’accompagne. Combien de territoires se sont sentis abandonnés ? Combien de salariés ont eu le sentiment que leur travail ne comptait plus ? »
Le parti à la flamme parle d’usines disparues, de territoires abandonnés et de savoir-faire détruits. Mais il reste remarquablement discret sur les mécanismes qui ont produit ce désastre. Pire encore, il propose d’aller plus loin. Mais en l’absence d’une alternative sérieuse, son discours fait mouche. Peu à peu, le vote RN est devenu acceptable, puis même « utile » dans la tête de beaucoup. Le temps a fait son œuvre.
Lorsqu’Emmanuel Macron eut la bonne idée de dissoudre l’Assemblée nationale, l’affaire était pliée. D’un vote de colère pour certains et de conviction pour d’autres, il est devenu un vote efficace pour tous. Déposer un bulletin dans l’urne à 9h et voir tous les députés perdre leur siège à 20h. C’est efficace. Cette décision venue de l’Élysée a franchement accéléré le processus et n’a pas été sans incidence sur les dernières élections.
Mais Bardella n’apporte aucune réponse. Il appuie là où ça fait mal et transforme chaque plaie en argument politique. Il dessine une France en déclin mais n’y voit pas d’avenir. Alors oui, la bataille est difficile devant une telle échappée. Nombreux sont ceux qui préfèrent abdiquer. Aligner des logos et appeler à un « sursaut populaire » qui ne convainc plus grand monde. Ou pire encore, certains, comme Raphaël Glucksmann, considèrent que ces Français sont en quelque sortes « perdus pour la cause ». Une récente note interne de Place Publique, son parti, indique les « cibles à éviter pour le moment » : celles et ceux qui gagnent moins de 1500€, qui n’ont que le Bac, qui viennent des Hauts-de-France, du Grand Est ou de la région PACA et, bien sûr, celles et ceux qui votent RN.
Pendant ce temps, près de 20 millions d’électeurs pouvaient voter pour un candidat adoubé par Marine Le Pen aux dernières municipales. Ils n’ont pas gagné partout, loin s’en faut, mais ils fidélisent. C’est un vote qui devient presque banal. Voilà près de trente ans que cela dure. Alors, s’il est « minuit moins le quart », c’est bien parce que l’horloge a tourné. Et remettre les pendules à l’heure demandera davantage qu’un front moral improvisé à chaque échéance, qui n’a pour seul programme que celui des « gentils contre les méchants ».
La seule issue, finalement, serait d’assumer une franche rupture avec ce qui se fait depuis tout ce temps. De porter des projets concrets, en nombre de kilomètres de trains, en nombre de logements construits, d’hôpitaux, de classes… et donc en tonnes de bois d’œuvre, de béton, d’acier, en millions de composants électroniques. Comment l’extrême droite compte-t-elle reconstruire la souveraineté nationale sans sortir de l’OTAN ? Comment prétend-elle réindustrialiser le pays sans s’appuyer sur la Chine, sans une coopération renforcée avec les pays du Sud global ? Comment reconstruire les services publics tout en maintenant la France sous dépendance des marchés financiers américains ?
Autant de choses qui supposent une rupture politique trop profonde pour n’être qu’électorale. Et attention aux victoires feu de paille ! Lorsqu’elles ne s’appuient pas sur l’intervention directe et sur la lutte des travailleurs, elles ne donnent pas grand-chose de bon.
« l’histoire de toute société jusqu’à nos jours est l’histoire de la lutte de classes »



(2002) Lenin (requiem), texte de B. Brecht, musique de H. Eisler
